Beyond Epica repart pour un million d’années, sous la glace
Au coude à coude avec les Australiens, le projet de forage le plus ambitieux que l’Europe mène en Antarctique a atteint les 2 000 mètres de profondeur et se positionne bien pour atteindre en premier une glace très ancienne.
Crounch, crounch, crounch, depuis le sommet de l’Antarctique, les foreuses de glace se sont remises à tourner et creusent verticalement dans une calotte épaisse de plus de deux kilomètres. La saison antarctique pourrait bien être celle de tous les records, avec un forage très profond et des glaces de plus d’un million d’années. Depuis le 20 novembre dernier, le super projet Beyond Epica a rallumé son carottier. La semaine dernière, ce forage européen a atteint les 2 000 mètres de profondeur. « On a dix jours d’avance par rapport à l’année dernière », se réjouit Frédéric Parrenin, paléoclimatologue en charge de la coordination du projet du côté français.
Depuis l’ouverture du camp sur Little Dôme C (littéralement « le petit dôme C ») en 2021, les missions successives ont profité des mois d’été pour progresser, couche après couche, en direction du socle rocheux. En 2022, le forage a atteint les 110 mètres. Même si la réouverture du camp l’été suivant a été ralentie, le forage a atteint les 800 mètres à la fin de la campagne. Une vague de Covid et une météo instable avait décalé les vols qui acheminent le personnel sur ce site culminant à 3 200 mètres d’altitude.
Les équipes passent par la station italienne Mario Zucchelli, qui se trouve du côté de la mer de Ross, ou par Dumont d’Urville, sur la Terre Adélie. Ensuite, elles rejoignent Concordia puis le camp. Le matériel est remis en état et cette année, les travaux ont repris à 1 836 mètres de profondeur. Grâce à un liquide dense, le forage a suivi les mouvements de la glace sans se fracturer depuis toutes ces années.
L’objectif se trouve à 2 750 mètres sous la surface, juste avant le socle rocheux, où la glace contiendrait des échantillons de notre atmosphère de plus d’un million d’années. Il reste donc 750 mètres, et d’autres concurrents sont dans la course. « Il y a les Chinois, les Japonais, les Russes, les Américains, les Coréens. La progression des Australiens est la plus proche de la nôtre », nous explique Carlo Barbante, coordinateur du projet pour l’Université de Venise. « Mais c’est une compétition honnête et juste. »
L’Europe est en tête puisqu’elle travaille sur ce type de forage depuis les années soixante et détient un record depuis 2006. Une carotte de glace a permis d’obtenir 800 000 ans d’enregistrements atmosphériques continus. « Nous avons des points forts dans le forage, grâce aux Allemands, aux Français, aux Danois et aux Anglais », nous explique le professeur de Venise. Et il en va de même pour l’analyse des bulles d’air archivées dans la glace.
À Little Dôme C, 16 personnes s’activent à l’extraction des carottes de glace par tronçons de 4 mètres, entre 8 heures du matin et minuit. Deux équipes se relaient. Les foreurs plongent le tube dans le puits jusqu’à ce que la tête touche le fond et entame la glace. Les copeaux sont aspirés dans une chambre pour ne pas bloquer l’appareil. Une fois saisi, le morceau de carotte est remonté avec la foreuse par un câble sous une grande serre. Les scientifiques prélèvent immédiatement un extrait de glace sur le profil pour dater les couches qui ont été traversées.
La semaine dernière, la carotte avoisinait les 200 000 ans. L’objectif est pourtant de 1,2 million d’années, mais plus on frise la base de la calotte, plus les périodes se rapprochent. « Si l’équipe réussit, ce sera un moment historique pour la science du climat et de l’environnement. En outre, ce succès nous permettra de concentrer la prochaine et dernière campagne sur la duplication de la partie la plus profonde de la carotte de glace et d’entamer la fermeture du camp de Little Dôme C », déclare Carlo Barbante.
Qu’est-ce qu’il y a de si important entre les 800 000 ans déjà connus et les 1,2 million d’années si recherchées ? Au cours de cette période, le climat de la Terre aurait changé de rythme. L’alternance de périodes glaciaires et interglaciaires serait passée d’un cycle de 40 000 ans à un cycle de 100 000 ans. L’origine de ce bouleversement reste inconnue, mais des indices pourraient avoir été laissés dans l’atmosphère, elle-même piégée dans le fond de la calotte glaciaire de l’Antarctique.
Les nouvelles carottes seront acheminées vers les laboratoires européens pour être analysées. « La chaîne du froid à -50 °C entre les deux hémisphères a constitué un défi de taille pour la logistique de l’ENEA », explique Gianluca Bianchi Fasani, responsable de la logistique pour Beyond Epica. En attendant la fin de l’été, les tronçons sont stockés dans une tranchée, sous la neige, dans le camp.
Camille Lin, Polar Journal AG
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