De l’os au bois, 100 ans d’accélération techno-économique chez les Inughuit
Un traîneau à chien du British Museum de Londres témoigne du développement économique et de l’ingéniosité technique de la société inughuit au 19e et au début du 20e siècle.
Un peu d’os de baleine, d’ivoire de morse, de lanières de cuir, et hop, un traîneau prêt à partir sur la neige, tiré par une meute de chiens. Quand en 1818, John Ross se prépare au passage du Nord-Ouest, il échange quelques effets contre certains de ces prototypes construits par des chasseurs inughuit tel que Meigack. L’échange documenté fut court, quelques jours seulement. Au retour des expéditions, de nombreux objets rentrent dans la collection du British Museum de Londres, et avec le traineau de Meigack selon les informations du musée. Cette pièce est unique en son genre, « il s’agit du plus ancien traîneau à chiens, complet et intact, que nous connaissons », explique à Polar Journal AG l’archéologue Emma Vitale, titulaire d’une bourse de doctorat aux universités de Copenhague et du Groenland.
Deux cents ans plus tard, Emma Vitale et l’enseignant chercheur Bjarne Grønnow, du Muséum national du Danemark, l’ont étudié sous toutes ses coutures pour le faire parler à nouveau. Ces derniers prouvent dans une parution du 19 février de la revue scientifique ARCTIC, que cette technologie, plus importante que la roue dans ces régions du monde, reflète l’ingéniosité du peuple inughuit et marque le point de départ d’une accélération de l’économie de cette communauté au 19e siècle.
Les Inughuit utilisaient les traîneaux comme moyen de transport pour la chasse, la pêche et même la récolte de glace de glacier, essentielle à l’approvisionnement en eau douce. Ils étaient peu nombreux à cette époque, entre 100 et 150 individus, vivant entre différents campements. « On pourrait diviser leur territoire en trois régions. Certains d’entre eux n’étaient pas en contact direct avec les baleiniers », nous explique Christiane Drieux, anthropologue et amie des Inughuit.
Vitale et Grønnow montrent dans cette étude que le traîneau du British Museum est construit à partir d’une multitude de pièces, toutes aussi singulières les unes que les autres : 89 au total. Bois de caribou, os pénien de morse, dents et côtes de baleines, certaines pièces gardent leur forme naturelle, certaines sont percées, taillées et liées avec du cuir de phoque.
« Ils réutilisaient des morceaux d’ossements, ce qui prouve que les ressources étaient très limitées », nous explique Emma Vitale. « Comme j’ai moi-même acquis l’expérience de la construction et de la conduite d’un traîneau, j’ai repéré un fouet à chiens, placé diagonalement sur le traîneau à un endroit où l’on ne placerait normalement pas un objet rigide. » Ce fouet n’était pas inventorié dans la collection du musée, il est pourtant resté sous les yeux du public pendant plus d’un siècle.
Les archéologues ont ensuite comparé le traîneau de Londres aux descriptions du récit de John Ross. Même si les deux traîneaux sont très ressemblants, l’architecture ne correspond pas. Après de plus amples recherches, les archéologues pensent que le traîneau exposé serait en fait un second prototype, échangé par « un chasseur anonyme », précise l’étude. Celui du chasseur Meigack aurait donc disparu. « Il s’est volatilisé dans l’obscurité de l’histoire », déplore Bjarne Grønnow. « Mais il pourrait se trouver quelque part dans le grenier d’un château en Écosse, nous ne le savons pas. »
À l’arrivée de John Ross dans le Nord, les baleiniers européens poursuivaient des cétacés dans la région d’Avannaarsuaq. « On parle souvent des explorateurs, mais il y avait déjà du monde », nous raconte l’anthropologue Christiane Drieux. « Et ils ont hiverné plusieurs fois. »
Les Inughuit récupéraient alors du bois abandonné par les gens du Sud, provenant « des épaves, des caches et des cabanes », peut-on lire dans l’étude. Sur les 89 pièces du traîneau de John Ross, trois petites pièces de bois ont été décrites par Emma Vitale.
Passage au 100 % bois
« Les récits de baleiniers mentionnent 28 voiles en 1821 et 60 voiles en 1834 », nous explique Christiane Drieux. Et avec eux, de plus en plus de ce matériau forestier. « Les planches et les poutres étaient des marchandises échangées », précise l’étude.
Les montants, le plancher, les patins… les constructeurs de traîneaux changent de méthode, pièce par pièce. Un petit traîneau de 1861 témoigne du passage au 100 % bois. Avec seulement 71 centimètres de long, il pourrait être « celui d’un enfant », écrivent les auteurs.
« Lorsque Robert Peary commence à arriver régulièrement dans la région et que le bois est commercialisé, les traîneaux grandissent », remarque Bjarne Grønnow. Et nombre de pièces diminue, indique l’étude.
À partir de 1892, certains approchaient les 2,5 mètres, alors que le traîneau de John Ross ne mesure que 1,5 mètre. « Cela a permis d’augmenter les capacités de transport de personnes et d’approvisionnement », explique-t-il. À l’époque, les fourrures étaient grandement appréciées. Les harpons intéressaient les explorateurs, qui pouvaient les échanger contre des fusils… « parfois sans munitions », précise Christiane Drieux.
À partir de 1910, l’installation d’un comptoir commercial par Rasmussen coïncide avec l’apparition de traîneaux de plus de 4 mètres, tirés par des meutes de 12 à 16 chiens. Un siècle plus tôt, cinq canidés suffisaient pour tirer les traîneaux.
« L’économie s’est accélérée et les traîneaux sont le reflet des opportunités que les Inughuit sont si habiles à saisir », estime Bjarne Grønnow.
La construction, l’archéologie et l’histoire s’entrecroisent dans cette étude reliant les domaines de prédilection d’Emma Vitale et de Bjarne Grønnow. Et quand on demande à Christiane Drieux si l’adaptation des Inughuit est toujours d’actualité, voici sa réponse :
« Dans la région de Qaanaaq, un nouveau style de traîneau fleurit depuis ces dix dernières années. Ils sont immenses et portent une cabane. Ainsi, les Inughuit partent plusieurs jours à la pêche et peuvent ramener plus de poissons à la coopérative. Et pour pouvoir tirer ces cabanes de pêcheurs, ils utilisent leurs motoneiges. »
Lien vers l’article : Vitale, E., Grønnow, B., 2025. Of Skin and Bones: Revisiting an Inughuit Dogsled Procured by John Ross in 1818. ARCTIC 77. https://doi.org/10.14430/arctic80793.
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