Exposition inégale aux polluants chez les hommes et les femmes en Arctique

L’Arctique est souvent présenté comme une région isolée et préservée. Pourtant, il est de plus en plus marqué par des pollutions provenant de régions bien au-delà de ses frontières. Les substances chimiques émises dans les zones industrielles sont transportées vers le nord par l’atmosphère et les océans, où elles s’accumulent dans les écosystèmes arctiques. Le changement climatique accentue ce phénomène en libérant des contaminants longtemps piégés dans la glace et le pergélisol.
Pour les communautés arctiques, l’exposition à ces polluants est étroitement liée à l’alimentation. Les aliments traditionnels, tels que les poissons et les mammifères marins, restent essentiels pour la nutrition, la sécurité alimentaire et l’identité culturelle. Toutefois, ces espèces peuvent contenir des concentrations élevées de substances nocives, notamment des polluants organiques persistants et du mercure. Cela pose un défi bien connu : comment préserver les bénéfices des régimes alimentaires traditionnels tout en limitant l’exposition aux contaminants ?
Les recherches menées dans les populations arctiques mettent en évidence un schéma constant mais souvent négligé. En moyenne, les femmes présentent des concentrations plus faibles de nombreux polluants organiques que les hommes, d’environ un quart. Cette différence s’explique à la fois par des pratiques sociales et des processus biologiques. Dans de nombreuses communautés, les habitudes alimentaires diffèrent entre hommes et femmes, tant en ce qui concerne les types d’aliments consommés que les quantités. Les normes culturelles influencent également les parties des animaux qui sont consommées. En conséquence, les niveaux d’exposition aux polluants diffèrent dès le départ entre hommes et femmes.

Des facteurs biologiques contribuent également à ces différences. Les femmes peuvent éliminer certains contaminants par des processus tels que les menstruations, la grossesse et l’allaitement, ce qui peut réduire leur accumulation à long terme. Ensemble, ces mécanismes contribuent à expliquer pourquoi les niveaux mesurés sont souvent plus faibles chez les femmes.
Des concentrations plus faibles ne signifient toutefois pas nécessairement un risque plus faible. Certaines études suggèrent que les femmes pourraient être plus sensibles à certains contaminants, en particulier ceux qui perturbent le système hormonal. L’exposition à des substances telles que les PFAS a été associée à des effets sur la fonction thyroïdienne, avec des indications de réponses plus marquées chez les femmes. Des périodes comme la grossesse peuvent également accroître la vulnérabilité, de sorte que même une exposition relativement faible peut avoir des conséquences importantes.

(Figure : Murcia-Morales et al. 2026, Environment International)
Il reste encore d’importantes zones d’ombre. Alors que de nombreuses études portent sur les femmes, notamment dans le contexte de la santé maternelle, les hommes sont souvent sous-représentés ou les résultats ne sont pas systématiquement présentés selon le sexe. Cela limite la compréhension des différences d’exposition et de risque et peut compliquer l’élaboration de réponses efficaces en matière de santé publique.
La lutte contre la pollution en Arctique suppose ainsi de concilier plusieurs priorités, notamment la réduction de l’exposition aux contaminants, le maintien de la sécurité alimentaire et la préservation des pratiques culturelles. Une approche unique ne permet pas de saisir toute cette complexité. On reconnaît de plus en plus la nécessité de stratégies qui tiennent compte des différences d’exposition et de vulnérabilité entre hommes et femmes, tout en intégrant les savoirs et les priorités des communautés arctiques.
L’Arctique est souvent décrit comme un indicateur des changements environnementaux globaux. Les polluants qui y sont détectés proviennent en grande partie d’autres régions, mais leurs effets se manifestent localement et de manière inégale. Reconnaître ces différences constitue une étape essentielle vers des réponses plus efficaces et plus équitables face à la pollution dans une région en rapide mutation.
Léa Zinsli, PolarJournal