Polar Journal

Suivez-nous

Icon Podcast

News > Antarctique

Le pouvoir silencieux de la nature dans le jeu géopolitique

Pamela da Costa 5 mai 2026 | Antarctique, Péninsule Antarctique, Politique
La région du Cône Sud, composée de l’Argentine, du Brésil, du Chili et de l’Uruguay, constitue l’extrémité méridionale de l’Amérique du Sud et, à la lumière du conflit armé de 1982, ne peut être analysée sans prendre en compte la présence du Royaume-Uni à travers les îles Falkland/Malvinas. Cette configuration territoriale fait du Cône Sud un espace géopolitique particulièrement sensible dans sa relation avec l’Antarctique.

La nature ne se soucie ni de la géopolitique ni de la science… jusqu’à ce que l’une ou l’autre détermine notre destin collectif.

Le système international, marqué par des rivalités stratégiques et des configurations changeantes du pouvoir mondial, pourrait devenir la variable perturbatrice qui altère l’équilibre coopératif du système du Traité sur l’Antarctique et érode l’architecture de sa cogouvernance.

Bien que la nature demeure indifférente à la géopolitique et à la science, la protection de l’environnement et la géopolitique antarctique convergent de plus en plus dans un paysage aux frontières floues.

Cet article examine trois variables qui sous-tendent cette hypothèse: la géographie comme atout structurel de puissance; l’investissement et l’exploration comme outils prospectifs; et le Protocole de Madrid comme mécanisme d’ordonnancement spatial à long terme.

La station de recherche antarctique Artigas (BCAA), établie le 22 décembre 1984, est la seule station de recherche de l’Uruguay opérant toute l’année en Antarctique. Elle est située dans la baie Collins, au sud-ouest de l’île King George, qui fait partie des îles Shetland du Sud.

Géographie: le Cône Sud comme plateforme naturelle

L’extrémité sud de l’Amérique du Sud représente le point habité le plus proche du continent antarctique, séparé uniquement par la mer des Détroits (passage de Drake, environ 500 milles nautiques entre le cap Horn et l’île Elephant). Cette proximité positionne le Cône Sud comme un intermédiaire structurel et commercial entre le continent blanc et la cogouvernance antarctique.

Dans cette région, les dimensions juridiques, logistiques et environnementales se croisent, générant un scénario de plus en plus complexe pour les États cherchant à renforcer leur engagement antarctique.

Le potentiel géographique doit donc être analysé de manière prospective, c’est-à-dire en évaluant la valeur de l’espace antarctique avec une vision orientée vers l’avenir, en particulier dans un contexte où la puissance reste différée plutôt que consolidée territorialement.

Dans cette perspective, la géographie du Cône Sud acquiert une dimension structurelle, car elle ne fonctionne pas comme un fait statique, mais comme une variable structurante du pouvoir futur. Dans ce contexte, la proximité territoriale pourrait devenir un atout stratégique de premier ordre en cas de redéfinition hypothétique du régime antarctique.

Dans un scénario où les équilibres du système du Traité sur l’Antarctique évolueraient, que ce soit sous l’effet d’une pression accrue sur les ressources antarctiques ou d’une intensification de la concurrence entre puissances extra-régionales, le potentiel géographique se traduirait probablement par une légitimité et une présence accrues, ainsi que par une capacité renforcée de contrôle et d’argumentation juridique.

L’investissement constitue un instrument prospectif : sans investissement, il n’y a pas de présence durable. Et sans présence l’influence s’affaiblit progressivement.

Au sein de l’écosystème institutionnel exceptionnel du système du Traité sur l’Antarctique, l’influence, comprise comme capital politique, ne s’exerce pas à travers la souveraineté classique, mais par l’articulation de multiples dimensions : engagement réglementaire, logistique, science, investissement et géographie. La capacité à intégrer ces niveaux détermine en fin de compte la position relative des Parties consultatives.

Maintenir une présence permanente, une autonomie logistique, une centralité opérationnelle, un leadership technique et un capital diplomatique permettrait à un État non seulement de contribuer à l’organisation du système, mais aussi, indirectement, à son orientation. Si l’on examine la «capacité d’influence», plusieurs niveaux interdépendants peuvent être identifiés.

Premièrement: un niveau discursif et juridique, qui englobe les récits nationaux, la présence historique et les revendications d’appartenance.

Deuxièmement: un niveau épistémologique, où la production de connaissances légitime l’influence: générer des données scientifiques, diriger des réseaux techniques et fournir des preuves confère une autorité dans les processus décisionnels.

Troisièmement: un niveau opérationnel, où le rôle de plateforme logistique réduit la dépendance et renforce la centralité.

Atteindre un niveau systémique, c’est-à-dire façonner ou influencer l’architecture institutionnelle elle-même, nécessite plus qu’une simple participation; cela exige un investissement soutenu. L’investissement ne génère pas seulement des capacités, il accentue également les asymétries structurelles du système, car tous les acteurs ne disposent pas de la même capacité à accumuler présence, infrastructures et influence.

En ce sens, l’infrastructure n’est pas neutre; elle communique des intentions géopolitiques. Les stations de recherche, les brise-glaces, les ports, les aéroports, les entreprises nationales privées et autres actifs logistiques peuvent être interprétés comme une accumulation silencieuse de capacités et des indicateurs de souveraineté.

L’investissement est donc crucial en Antarctique: les Parties consultatives qui ont investi de manière cohérente et stratégique disposeront d’un avantage comparatif face aux évolutions futures.

Auteure: Pamela da Costa

Depuis 2017, je travaille à l’Institut antarctique uruguayen. Dans ce contexte, j’ai participé à des missions officielles avec la RCTA-CPA, la RAPAL et en Antarctique. J’ai une formation académique en relations internationales, complétée par des études spécialisées en diplomatie scientifique, études polaires, changement climatique, politique étrangère et sécurité internationale, ainsi qu’un stage au Secrétariat du Traité sur l’Antarctique en 2024, qui m’a permis de développer des connaissances techniques spécifiques sur le fonctionnement du système, ses processus de négociation et ses dynamiques de coopération internationale.

Profondément engagée dans les questions antarctiques, je cherche à utiliser ce thème comme tremplin pour l’innovation, en promouvant des actions qui génèrent de nouvelles questions de recherche.

linkedinfacebookx
Compass rose polar journal

Rejoignez la communauté polaire !

Découvrez notre lettre d’information polaire qui contient plus d’articles sur tous les aspects polaires ainsi que des événements et des opportunités polaires et des cartes des glaces de l’Arctique et de l’Antarctique.