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Les araignées tournent autour de l’Antarctique depuis 9 millions d’années

Camille Lin 25. juillet 2024 | Animaux, expéditions, Science

Jetez un coup d’œil sous les rochers des îles subantarctiques et vous verrez sans doute une araignée s’en échapper. Une étude montre qu’elles n’ont pas été introduites par les explorateurs.

« J’avais formé depuis longtemps le projet de découvrir les terres australes, ou de faire un voyage dans la partie méridionale du globe, pour tâcher de trouver quelques terres dans l’espace immense des mers qui environnent le pôle Sud entre le cap Horn, la Nouvelle-Hollande [Australie, ndlr] et le cap de Bonne-Espérance », commence, dix ans après la découverte des îles qui portent son nom, Yves-Joseph de Kerguelen de Trémarec dans son livre Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes.

Terre il trouva au nom du roi de France en 1772, et il y retourna pour reprendre possession des lieux deux ans plus tard avant le passage de James Cook. Ce qu’il fit grâce au commandant de L’Oiseau, monsieur de Rosnevet, devançant Le Roland sur lequel Yves-Joseph de Kerguelen fut retenu pour avaries et mauvais temps.

Les paysages inhospitaliers, essentiellement minéraux, n’ont guère permis aux découvreurs de s’y reposer, repartant vers l’île Maurice par grande faim, grande soif et grande fatigue. Ce ne fut pas le cas pour de petites araignées qui y élurent domicile dès leur arrivée, il y a environ 5 millions d’années.

La colonisation de l’Antarctique par ces bêtes à huit pattes aurait débuté il y a 9 millions d’années, apprend-on cet été, dans la revue The American Naturalist. L’équipe de recherche de Jonas Wolff, de l’institut zoologique de Greifswald en Allemagne, et de David Renault, du laboratoire Écosystèmes, biodiversité, évolution de Rennes en France, précise dans sa publication qu’elles seraient originaires de la Tasmanie et du sud de la Nouvelle-Zélande. De nos jours, neuf espèces se distinguent entre les différentes îles subantarctiques.

« Se laisser emporter par des tourbillons d’air »

« À notre grande surprise, nous avons constaté un net cloisonnement génétique des spécimens de Myro kerguelensis des îles Crozet, Kerguelen et Macquarie, ce qui montre que, contrairement à notre hypothèse initiale, l’aire de répartition extrême de cette espèce, qui s’étend sur plus de 9 000 km, n’est pas le résultat d’une translocation anthropique [produit par l’activité humaine, ndlr], mais d’une dispersion naturelle répétée sur de longues distances, suivie d’un isolement à long terme », expliquent les auteurs.

Ces animaux peuvent supporter des températures allant de -7°C à 35°C, mais d’infimes variations de l’humidité ambiante peuvent leur être fatales. Ici, le mont Ross est dans la brume, à une trentaine de kilomètres de l’Anse de St Malo. Image : Camille Lin

Traverser des océans ? Bien qu’un bois de hêtre du Chili ait déjà été retrouvé à Heard et McDonald et que ces prédatrices d’environ 5 mm peuvent s’accrocher à des objets flottants, le sel de mer ne leur permettrait pas de résister à de longues traversées. En retraçant l’histoire génétique de ces arachnides, les chercheurs ont découvert qu’elles ont progressivement colonisé les îles subantarctiques en suivant les courants circumpolaires.

Bien que des araignées ont également été observées sur des plumes d’oiseaux, pour David Renault, écologue spécialiste des invasions des terres australes, le ballooning aurait joué un rôle déterminant. « C’est bien connu chez les araignées, elles prennent une position adéquate pour se laisser emporter par des tourbillons d’air, ce qui fonctionne sur de très longues distances », nous explique-t-il. « Un oiseau n’emporterait que quelques spécimens alors qu’avec le ballooning des centaines d’individus peuvent emprunter les mêmes courants. »

« Dans un cocon de soie tissé »

L’archipel Crozet aurait été un refuge lors des périodes de glaciation depuis laquelle d’autres populations se sont formées, à Marion à l’ouest, ou Kerguelen, Heard et Macquarie à l’est. Le génome des araignées de Kerguelen porte les traces d’un long isolement.

Elles vivent depuis leur arrivée dans les pierriers des paysages lunaires des terres australes, se nourrissant de collemboles et acariens du sol. Sur ces bouts de terre isolés, les mouches sans ailes marchent lentement et leurs larves rampent. « La morsure à la nuque est foudroyante », écrivait, à propos d’une araignée en chasse, le naturaliste Jean-Henri Fabre dans Souvenirs Entomologiques.

« Elles peuvent faire l’économie du tissage de toiles pour leur quête de nourriture et l’allouer à la reproduction », nous explique David Renault. « Les fils de soie permettent de protéger les pontes dans un cocon très compacté, tissé serré pour maintenir l’environnement humide autour des larves. » Les agiles arthropodes laissent ces « coffrets à germes », ces « capsules de satin », écrivait Fabre, sous les pierres des archipels subantarctiques, qui « leur serviront de toiture ».

La route des premiers explorateurs croisant la leur, le régime alimentaire des araignées s’est sans doute diversifié. Le va-et-vient des chasseurs de baleines, des scientifiques et des visiteurs a apporté de nouvelles classes de proies. Des accès facilités à la péninsule Antarctique leur ont également été offert. Depuis, gestionnaires et chercheurs luttent contre l’introduction accidentelle de nouvelles espèces.

Camille Lin, Polar Journal AG

Lien vers l’étude : Wolff, J.O., Kennedy, S.R., Houghton, M., Pascoe, P., Gajski, D., Derkarabetian, S., Fraser, C., Krehenwinkel, H., Renault, D., 2024. Infrequent Long-Range Dispersal and Evolution of a Top Terrestrial Arthropod Predator in the Sub-Antarctic. The American Naturalist 204, 191–199. https://doi.org/10.1086/730827.

En remerciant l’Institut polaire français et le CNRS pour leurs images.

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