Les baleines boréales empruntent les chants d’autres espèces arctiques

Dans les eaux autour du Svalbard, les baleines boréales révèlent une dimension inattendue de leur comportement vocal déjà remarquable. Une nouvelle étude montre que ces géants de l’Arctique ne se contentent pas de leur propre répertoire. Ils imitent également les sons d’autres espèces et les intègrent à leurs chants.
Les baleines boréales sont connues pour produire certains des chants les plus complexes et les plus variables du règne animal. Les mâles chantent principalement durant les mois d’hiver, lorsque la période de reproduction atteint son pic. Contrairement aux baleines à bosse, qui tendent à converger vers des chants communs, les baleines boréales modifient en permanence leurs motifs vocaux, créant une diversité exceptionnelle qui intrigue les scientifiques depuis longtemps.
Des années d’enregistrements acoustiques sous-marins ont désormais permis d’y voir plus clair. Des chercheurs de l’Institut polaire norvégien ont identifié à plusieurs reprises des chants de baleines boréales contenant des sons très similaires aux appels des phoques barbus. Ces longs trilles descendants sont une caractéristique marquante de l’environnement acoustique arctique, et les deux espèces produisent des sons dans des plages de fréquences comparables. Comme leur activité vocale se chevauche en dehors des périodes de reproduction, les baleines sont probablement régulièrement exposées à ces appels. Ces trilles sont également exigeants sur le plan acoustique, et leur intégration dans les chants des baleines pourrait refléter une forme de performance vocale.

Au départ, ces enregistrements ont suscité des doutes. Les sons semblaient déplacés dans les chants des baleines. Mais des analyses détaillées ont confirmé que les baleines les produisaient elles-mêmes. Fait essentiel, les sons imités ne sont pas isolés. Ils sont intégrés dans les motifs structurés et répétitifs des chants des baleines, ce qui montre que ces animaux incorporent activement et modifient ce qu’ils entendent.
Ce comportement renvoie à un apprentissage vocal complexe, une capacité rare dans le règne animal. Elle implique la faculté d’acquérir de nouveaux sons par l’écoute et de les reproduire avec précision. Si cette capacité est bien documentée chez certains oiseaux et quelques mammifères, elle a été moins souvent mise en évidence chez les mysticètes. Ces résultats placent les baleines boréales parmi les rares espèces capables d’une telle flexibilité acoustique.
Cette flexibilité vocale pourrait jouer un rôle dans la reproduction. Les baleines boréales s’appuieraient sur des signaux acoustiques lors de la parade nuptiale, où la complexité des chants pourrait refléter la qualité d’un individu. Chez d’autres espèces, des vocalisations plus élaborées ou exigeantes sont associées au succès reproducteur. Un mécanisme similaire pourrait être à l’œuvre ici.

Des indices suggèrent également que les baleines boréales pourraient imiter d’autres sons de leur environnement, notamment les appels des narvals et même certains bruits liés à la glace. Ces observations restent moins certaines, mais elles indiquent que les baleines pourraient réagir à un environnement acoustique vaste et très dynamique.
L’océan Arctique constitue un environnement acoustique complexe et en constante évolution, façonné par la glace de mer, les variations saisonnières et les appels d’animaux qui se superposent. Dans ce contexte, les baleines boréales apparaissent non seulement comme des chanteuses prolifiques, mais aussi comme des auditrices attentives, capables de remodeler leurs chants en réponse aux sons qui les entourent.
Léa Zinsli, PolarJournal