Les cris « nocturnes » des mergules nains de Qoororsuaq
Grâce aux sons, aux images et à l’intelligence artificielle, des chercheurs du Japon et du Danemark sont en mesure de suivre les changements chez les mergules nains de la mer de Baffin avec l’aide des populations locales.
Élancé, battant des ailes dans un vol direct, la plupart des mergules nains de la région de Qoororsuaq (dans le nord-ouest du Groenland) rejoignent régulièrement leurs colonies au cours de l’été, l’estomac plein de copépodes arctiques, riches en lipides. Alors, le paysage sonore se remplit de cris envoûtants, de grognements agressifs, de gloussements et de trilles. Au cours de trois jours d’écoute au mois d’août 2022, une colonie proche de Siorapaluk enregistrait des pics d’intensité longs de quelques heures, débutant aux plus basses lueurs du jour permanent. C’est ce qu’ont détecté des chercheurs du Japon et du Danemark, qui publient leurs résultats dans Communications Biology le 15 mars.
Les deux équipes se sont rencontrées pour la première fois sur le terrain, l’une spécialiste de l’étude des sons et l’autre des images radars et time-laps. En discutant, ils comprennent que leurs méthodes seraient complémentaires, et que, couplées à l’intelligence artificielle, elles leur permettraient de suivre en permanence la colonie de mergules nains.
Cette étude est une phase de test concluante, mais le pic sonore pose une nouvelle question. Pourquoi les oiseaux reviennent vers la colonie à ces heures tardives, alors que les copépodes remontent à la surface à plus de 60 kilomètres au large ? « Il est possible que cela corresponde à une période précise, lorsque les poussins s’envolent et partent en mer avec leur père pour apprendre à se nourrir au gré des courants, d’abord posé sur l’eau, puis en volant et en plongeant », explique Anders Mosbech par téléphone, directeur de recherche au Department of Ecoscience de l’université d’Aarhus. Les couples se séparent et ne se retrouveront qu’en avril ou en mai.
Ces retrouvailles marquent le retour de leur migration pendulaire entre des zones libres de glace, très productives, dans la mer de Baffin et la colonie. Cependant, le réchauffement de l’eau pourrait réduire la taille des copépodes et leur teneur en lipides. « Les oiseaux devraient dépenser plus d’énergie pour subvenir à leurs besoins », redoute Anders Mosbech.
« L’importance de cette étude va au-delà de la simple curiosité, car elle souligne le rôle crucial de la surveillance acoustique dans l’étude du comportement de la faune des régions éloignées et difficiles d’accès », explique Evgeny Podolskiy, principal auteur de l’étude, dans un communiqué de l’université d’Hokkaido.
Avec ses collègues, il souhaite mettre en place une veille permanente. Grâce aux habitants de la localité, ils pourraient mesurer les modifications d’habitude des oiseaux et leurs réactions aux changements environnementaux. « Cela fait déjà trois ans que nous travaillons avec deux chasseurs, ils savent maintenant comment baguer et installer des trackers sur les oiseaux », nous explique Anders Mosbech.
Camille Lin, PolarJournal
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