Nunatta Ataani, l’exploitation minière du Nunavik vue par les Inuit
Avec une sortie prévue ce vendredi sur YouTube, Nunatta Ataani se penche sur l’histoire minière du Nunavik et des enjeux actuels posés par l’exploitation de ses ressources. Un sujet délicat que ce documentaire propose de traiter en donnant la parole aux différents acteurs de la région, en particulier les Inuit.
S’ouvrant sur l’histoire de l’exploration minière au Nunavik et le rôle que les Inuit ont joué dans les premiers temps de la prospection, le documentaire interroge les aînés qui ont travaillé avec les prospecteurs débarqués dans la région dans les années 1950.
« Mon mari travaillait pour les prospecteurs à la recherche de minerai tandis que je faisais la lessive pour les Blancs. Je passais toute la journée à laver leurs vêtements. Au cours des deux années où j’ai travaillé, je n’ai reçu que deux dollars. Mon mari gagnait cinq dollars après plusieurs jours. », raconte Annie Sakiagak. Engagée dans les années 1950 avec son mari pour travailler comme guide, le jeune couple part pour le site minier de Nuvilik en traîneau à chiens, leur nouveau-né dans les bras.
Flanqués de prospecteurs blancs venus chercher des gisements de cuivre, de fer ou de nickel à revendre à de grosses compagnies, les Inuit ont en effet souvent officié comme guides à travers le Nunavik, dans des conditions difficiles. Jeeka Kudluk se souvient comment les Inuit cassaient la roche et la joie du géologue de l’expédition quand un minerai était découvert dans un éclat. « Je me souviens des choses qu’il a dites… Il a dit que les navires arriveraient. Il a dit que de nombreux avions différents arriveraient. Il a dit que nous prendrions les commandes.”, se souvient-il avant de conclure : “Mais ils ne sont jamais venus.”
Une expérience qui aura laissé un goût amer aux communautés locales. Aussi, lorsque la prospection devient activité minière à échelle industrielle, les Inuit commencent à se mobiliser. « J’étais juste un jeune homme aux cheveux longs, même pas habillé correctement », se souvient Charlie Arngak. Pourtant, sous ses airs de hippie, le jeune homme a déjà compris les enjeux. Envoyé en délégation à Toronto, il s’entretient avec les responsables de la mine Raglan afin de leur faire comprendre que ces terres sont loin d’être vierges et constituent à la fois le domicile et le garde-manger de nombreuses communautés. De réunions en réunions, Arngak défend inlassablement les siens et leur lien à la terre auprès de l’une des plus grandes compagnies minières du pays. Pot de terre contre pot de fer ? Contre toute attente, la stratégie finit par payer. En 1995, le premier accord sur les répercussions et les avantages pour les Inuit (Impact and Benefit Agreement) est signé. C’est la première fois qu’un tel accord est conclu entre Autochtones et une compagnie minière. Protection de l’environnement, emploi et formation des Inuit – dont les entreprises locales deviennent prioritaires – et redistribution des bénéfices constituent les points principaux de cet accord historique. En 25 ans, Raglan aurait ainsi redistribué plus $C 300 millions (plus de 200 millions d’euros) aux communautés.
De ce passé, les Inuit continuent d’appliquer les leçons. Le secteur minier poursuit son développement dans la région et dans le Grand Nord en règle générale, les terres rares étant devenues la nouvelle manne. Face à ce développement minier, les Inuit ont pris le parti de tirer leur épingle du jeu. Puisque exploitation minière il y aura, autant en tirer profit au maximum et dicter les conditions qui seront les plus avantageuses pour la communauté, comme le souligne Tunu Napartuk, ancien président du conseil d’administration du FEMN, dans un communiqué de presse. « L’industrie minière s’installe dans notre région, que nous le voulions ou non. La vraie question est la suivante : allons-nous rester des observateurs passifs, comme nous l’avons été pendant des décennies, ou allons-nous prendre le contrôle et dicterons-nous l’accès à nos terres et leur développement ? C’est notre chance de façonner l’avenir de notre région. »
Le documentaire montre ainsi comment des accords ont été conclus entre les Inuit du Nunavik et les principales compagnies minières de la région, assurant des rentrées financières pour la communauté et des emplois, notamment via l’embauche de travailleurs ou d’entreprises et d’indépendants locaux. La formation n’est pas en reste. Les compagnies minières assurent ainsi des formations intenses avec certifications valables pour les jeunes et les adultes qui souhaitent se reconvertir dans ce domaine. Avec, à la clef, des emplois dans un secteur qui paie bien et qui permet une certaine liberté. « Ce que j’aime dans le travail à la mine, c’est que vous travaillez pendant deux semaines, puis partez encore deux semaines, vous pouvez aller où vous voulez, aller à la chasse, aller à la pêche. », raconte Joshua Papiqatuk, mineur de fond, alors qu’il est occupé à remonter du nickel des entrailles de la mine Qakimajurk à bord de son imposant camion.
Pourtant, tout n’est pas tout rose dans le vaste Nunavik blanc et minier. Les perturbations et la pollution engendrés par les activités extractives demeurent une réalité et une source de préoccupation. Les taux de contamination, notamment de l’eau, sont surveillés de très près en particulier par les Inuit qui gardent un œil sur les niveaux annoncés de polluants par les autorités et la compagnie. Et pour le moment, à en croire les experts, la situation semble sous contrôle. Il faut dire que le secteur minier fait des efforts pour être accepté par la communauté. Un prérequis si l’on veut effectuer des activités minières sur le long terme, selon Pierre Barrette, vice-président de Raglan Mine. Même si dans les faits des signes sont déjà visibles sur le terrain, notamment sur les poissons que les pêcheurs locaux sortent de l’eau. « Nous avons vu des poissons raides qui ne peuvent même pas remuer la queue. Et parfois, ils ont une tête énorme et un corps très maigre. Et parfois, ils ont le goût de cigarettes. », déplore Adamie Saviadjuk, président de la Salluit Landholding Corporation.
Si la problématique est inhérente à l’activité minière – toute action sur la terre a forcément des répercussions -, l’éducation, le partage d’information et le dialogue semblent encore constituer les meilleurs atouts pour faire cohabiter les différents acteurs de la région.
La force de ce documentaire est d’offrir au public un regard en profondeur sur la question de la relation entre les Inuit et l’activité minière qui se développe sur leur territoire. Un sujet délicat et très polarisant, y compris parmi les habitants qui évoluent dans cette région désormais minière et dont les richesses sont de plus en plus cruciales pour le Québec.
Un documentaire à découvrir ce vendredi 25 octobre en avant-première sur YouTube. Les participants auront l’occasion de s’engager sur les thèmes du film par le biais de discussions en direct pendant l’événement. L’avant-première sera présentée en anglais avec sous-titres en anglais. Une version intégrale en inuktitut est en cours de réalisation et sera diffusée à une date ultérieure.
Pour plus d’informations, visitez le site officiel du documentaire : https://www.nunattaataani.com
Mirjana Binggeli, Polar Journal AG
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