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Peut-on épaissir artificiellement la banquise arctique ?

Lisa Scherk 20 juin 2026 | Arctique, Arctique canadien, Science
Real Ice Project in Canada (picture: AI)

Au cœur de l’hiver arctique, les employés de l’entreprise Real Ice pompent de l’eau de mer à la surface de la banquise. À des températures largement inférieures à -20 °C, l’eau gèle rapidement et forme une couche de glace supplémentaire. Ce qui peut rappeler la construction d’une route de glace fait partie d’une expérience de terrain visant à répondre à une question fondamentale : est-il possible d’épaissir délibérément la banquise arctique afin de ralentir son déclin ?

Le constat de départ est bien documenté. Depuis le début des observations satellitaires, l’étendue de la glace de mer estivale dans l’Arctique a diminué d’environ 40 %. Avec cette disparition, le système climatique perd également une fonction essentielle : la surface claire de la glace réfléchit une grande partie du rayonnement solaire, tandis que l’océan sombre absorbe la chaleur et accentue le réchauffement — un mécanisme de rétroaction connu sous le nom d’effet glace-albédo.

Le recul de la banquise arctique ne modifie pas seulement le climat ; il affecte profondément tout un réseau de vie et d’usages humains. Pour des animaux tels que les phoques, les morses et les ours polaires, des habitats et zones de chasse essentiels disparaissent. Dans le même temps, les communautés autochtones perdent un élément fondamental de leur mobilité, de leur subsistance et de leurs pratiques culturelles, la glace devenant de moins en moins fiable comme terrain de chasse, voie de transport et espace social.

Phoque barbu sur la banquise – Photo : Lisa Scherk

Une expérience de terrain dans l’Arctique canadien

Dans ce contexte, le programme britannique « Re-thickening Arctic Sea Ice » (RASI), en collaboration avec l’entreprise Real Ice, teste une approche expérimentale à Cambridge Bay, au Nunavut (Canada).

La méthode est techniquement simple : de l’eau de mer est pompée à travers la glace existante jusqu’à la surface, où elle regèle et renforce la couche de glace.

Schéma, modèle généré par IA

Dans une zone d’étude d’environ un kilomètre carré, les premières mesures montrent une augmentation locale de l’épaisseur de la glace pouvant atteindre 50 centimètres. De plus, les surfaces traitées restent stables plus longtemps au début de la saison de fonte et fondent plus lentement que les zones témoins.

Une explication possible réside dans la structure de la glace nouvellement formée. L’eau qui gèle rapidement développe des structures cristallines différentes et emprisonne des bulles d’air, ce qui modifie la conduction de la chaleur et la réflexion de la lumière.

Un effet local, des limites globales

L’expérience de terrain démontre une augmentation mesurable de l’épaisseur de la glace à l’échelle locale et dans des conditions expérimentales. Cependant, la question de savoir si cet effet pourrait devenir significatif à l’échelle du système climatique arctique reste ouverte.

En hiver, la banquise arctique couvre plusieurs millions de kilomètres carrés. Étendre cette méthode à une échelle climatiquement pertinente nécessiterait des moyens logistiques et énergétiques considérables dans un environnement déjà extrêmement exigeant.

Par ailleurs, de telles interventions n’auraient pas seulement des implications techniques, mais également écologiques. La banquise constitue un habitat pour des micro-organismes tels que les algues et les bactéries, qui forment la base des chaînes alimentaires arctiques. Des modifications de la structure de la glace ou de sa transparence à la lumière pourraient influencer ces processus, avec des conséquences potentielles dépassant largement la glace elle-même.

Les rétroactions systémiques renforcent encore ces incertitudes. L’épaisseur de la glace n’est pas à elle seule un indicateur fiable de stabilité ; la salinité et la microstructure jouent également un rôle essentiel. La glace formée artificiellement peut présenter une teneur en sel plus élevée, ce qui pourrait affaiblir son intégrité structurelle et, dans certains cas, favoriser une fonte plus rapide.

Au-delà des questions physiques se pose également un débat éthique majeur : celui du moral hazard (« risque moral »), c’est-à-dire la crainte que des interventions technologiques soient perçues comme une garantie de sécurité et réduisent ainsi la pression en faveur de la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Dans cette perspective, le projet est avant tout considéré comme un outil de recherche : non pas comme une solution, mais comme une opportunité de mieux comprendre les réactions d’un système hautement dynamique.

Parallèlement, la question demeure de savoir comment évaluer des interventions dans un système qui est non seulement crucial pour le climat, mais aussi un habitat pour de nombreuses espèces et la base des moyens de subsistance de populations humaines dans l’Arctique.

Le projet illustre ainsi une nouvelle forme de recherche climatique arctique : expérimentale, précise, mais également confrontée aux limites de ce qui peut être stabilisé par la technologie.

Morses sur la banquise – Photo : Lisa Scherk

Une expérience à l’issue incertaine

L’expérience fournit les premières données empiriques sur un concept qui, jusqu’à présent, était principalement discuté à travers des modèles théoriques. Cela lui confère une réelle importance scientifique.

Cependant, l’écart entre les effets observés localement et une pertinence à l’échelle mondiale demeure considérable. Il reste également incertain que de telles interventions soient écologiquement acceptables ou puissent un jour être déployées à grande échelle.

Au sein de la communauté scientifique, la réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre demeure le principal levier pour protéger la banquise arctique. Les interventions technologiques ne peuvent remplacer cet objectif ; elles permettent seulement d’élargir notre compréhension du système.

PolarJournal, Lisa Scherk

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